Une étrange boisson

Lydix Deps, le tenancier, et une jolie Fyros vêtue de rouge bavardaient tranquillement mais avec passion. Plusieurs sacs se trouvaient sur le sol autour de l’homine, desquels dépassaient des tubes en peaux de yubos. Celle-ci tenait une tasse en bois dans sa main droite, et la remplissait d’un liquide brunâtre qui se trouvait dans l’un des tubes.

« Ceci, mon ami, est la Marquisette d’Anichio. » dit-elle en lui tendant la tasse à moitié remplie. « Une spécialité trykere venant de quelque part dans les Lacs. »

Lydix saisit la tasse et huma la boisson. Son front se plissa légèrement. « Hmm… Je sens une odeur de miel, d’herbes, et d’autre chose… ». Il sirota doucement le liquide et le laissa tourner autour de sa langue. L’homine le regarda attentivement tandis qu’il goûtait le breuvage…

« C’est intéressant. Je relève là des senteurs chaudes et douces, assez agréables d’ailleurs. Néanmoins, dites-moi d’où cela vient, je n’en avais jamais entendu parler. La Marquisette d’Anichio, vous dites ? »

D’un petit geste irrité la Fyros lissa sa chevelure ardente et sauvage, et un imperceptible sourire se forma au coin de ses lèvres.

« Je suis ravie que vous l’appréciez. Quelle quantité désirez-vous vous procurer ? »
« Seriez-vous en train d’éviter ma question ? »
« Je n’évite rien du tout. » s’indigna l’homine. « Je suis simplement ravie de constater que vous appréciez cette boisson, et suis absolument sûre que vos clients l’aimeront aussi. Alors, combien voulez-vous m’en acheter ? »

Elle se pencha vers l’un des sacs remplis de tubes de Marquisette, le saisit et le reposa sur le comptoir en grognant légèrement à cause de l’effort. Les yeux de Lydix se posèrent un instant sur la silhouette élancée de la Fyros, mais il évita de croiser son regard. Il connaissait bien les méthodes de vente des homines et ne voulait pas se laisser distraire.

Sur un ton un peu sec, il demanda à nouveau :
« Dites-moi seulement où et comment c’est fabriqué. Il pourrait bien y avoir dedans des ingrédients déplaisants, aussi tant que vous ne m’aurez pas tout raconté je ne vous achèterai rien. Vous pourrez vous masser les cheveux avec si ça vous chante. »

Surprise par les paroles du barman, la Fyros lui jeta un regard glacial.

« Comment ? »

Mais elle se contrôla à temps et murmura :

« Quelle suggestion amusante ; c’est là l’un des charmes de cette boisson. »

C’est Lydix qui fut à son tour surpris.

« Comment cela ? »

En poussant un petit soupir, la Fyros en rouge s’avança sur le comptoir pour chuchoter quelques mots dans l’oreille de Lydix. Une fois encore, il s’en fallu de peu qu’il tombe sous le charme… et sa Rylonyx rouge n’y était pas pour rien…

« Cette boisson a sa propre petite histoire. Je peux vous la raconter, mais vous feriez mieux d’éviter que vos clients ne l’entendent. »
« Allez-y, parlez. » dit Lydix péniblement.
« Il y avait, il fut un temps, un Matis qui était le capitaine des Contrebandiers dans nos Lacs. Il se nommait Piro Anichio, et était le grand-père du chef actuel. On raconte que malgré sa vanité naturelle, chose habituelle après tout pour un Matis, il était un excellent commerçant ; c’est d’ailleurs grâce à ce don qu’il était devenu chef des Contrebandiers. Sa famille avait disparu pendant les temps sombres du Grand Essaim. Une horde de Kitins frénétiques s’était abattue sur leurs champs. Il fut alors contraint de devenir un bandit pour survivre. Mais il s’était habitué à un meilleur niveau de vie, et n’avait jamais oublié sa vanité ; ce qui l’obsédait par-dessus tout était sa chevelure et sa présentation. Il possédait un baume particulier, dont la recette lui avait été transmise par sa grand-mère, avec lequel il se massait les cheveux pour leur apporter l’éclat dont il était si fier. Et bien que ses troupes se soient souvent moquées de lui dans son dos, elles lui restaient fidèles du fait qu’il était un chef juste et honnête.

Un jour, dans les Lacs, tandis que le soleil rendait brûlantes les plages qui entouraient la cachette des bandits, Anichio décida de se reposer sous les rayons ardents, et d’appliquer sa lotion à base de miel, d’herbes spéciales, de graisses animales et d’eau issue d’une source cachée sur les terres de sa famille. »
Le visage de Lydix changea.

« Quand il fit un pas vers la lumière cuisante du soleil, les insectes ne mirent pas beaucoup de temps avant d’arriver. Il en écrasa quelques uns ; il était après tout habitué à cet effet secondaire les jours les plus chauds. Mais peu de temps après, il eut l’infortune de passer à côté d’un essaim d’abeilles dissimulé dans les buissons près de leur repère. Vous pouvez vous imaginer que les abeilles étaient assez occupées en ce jour si chaud, et qu’elles virent en Anichio qui se promenait autour de leur maison, avec son odeur alléchante, une exquise gâterie. »
Lydix sourit.

« Alors, sous les éclats de rire de ses troupes, il courut vers sa tente et plongea sa tête dans un baril d’eau qui se trouvait à l’intérieur. Il était si énervé qu’il en maudit sa grand-mère et jeta un petit tonnelet du baume dans le baril et l’y oublia pendant que l’un de ses homins soignait son visage boursouflé. »
Un sourire amusé se dessina sur le visage de Lydix.

« Il y vit une opportunité, et décida de saisir sa chance. Et comme ils le disent, le reste appartient à l’histoire. »

La Fyros se recula à nouveau, et sourit en connaissance de cause à Lydix, qui explosa d’un rire tonitruant en lui tapant l’épaule.

« Bien raconté, jeune Fyros. Et une bonne histoire ! Bien, je vous achète l’ensemble et je vais même vous aider à tout mettre dans la réserve. »

Il se leva, et fit le tour du bar pour ouvrir la porte de derrière, qui menait à la réserve.
« Et oui, vous avez raison. Il vaut mieux ne pas la raconter aux clients. » ajouta-t-il avec un clin d’oeil. Tandis qu’ils portaient les sacs lourdement remplis jusqu’à la réserve, l’écho de leurs rires résonnait à travers les murs en bois.

Un homin curieux pourrait bien avoir la chance de se faufiler dans le bar et peut-être d’y goûter cette fameuse boisson dans l’échantillon abandonné ou dans la tasse à moitié remplie qui se trouvent sur le comptoir. Ce faisant, il pourrait également remarquer l’étiquette en parchemin qui se balance au bout d’une ficelle reliée au bouchon.

Sur celle-ci se trouve un magnifique dessin représentant la silhouette brillante d’un Matis. Un pistolet et un sabre sont attachés à sa ceinture ; il tient un tube très proche de celui qui se trouve dans la pièce, de sa main droite, et un petit tonnelet de la gauche. Ses cheveux sont emmêlés et semblent mouillés, tandis que sa tête est entourée de petits points noirs. Un baril en bois tient lieu d’arrière plan.

D’une écriture uniformément élégante, la légende est inscrite en dessous des pieds de la silhouette :
« Marquisette du Capitaine Anichio. Fabrication traditionnelle à partir d’une recette familiale. »

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